13.01.206
Qui a inventé le porte-jarretelles ? Probablement quelqu’un qui n’a jamais essayé d’en mettre un. Ah, le porte-jarretelles… Cette délicate torture déguisée en accessoire sexy. Quatre attaches, deux bas, une dose de patience monastique et l’agilité d’un contorsionniste de cirque. On nous l’a vendu comme une promesse d’élégance, un symbole de féminité fatale. Mais en vrai, c’est juste un piège à dignité. À la seconde où tu l’enfiles, tu passes de "diva" à "bricoleuse du dimanche", avec les doigts coincés dans les crochets et une jambe en l’air à chercher l’angle parfait. On l’imagine promesse de volupté, offrande à l’érotisme des anciens jours, quand les femmes savaient fumer long et marcher court. En réalité, c’est une guerre civile menée contre la liberté du corps. Un piège à sensualité pour gibier naïf.
Il faut de l’humilité pour enfiler un porte-jarretelles. De la patience, aussi. Et une foi aveugle en l’utilité du beau. Car l’engin n’est ni pratique, ni logique. Il faut clipser, ajuster, supporter. Le tout pour que deux bas ne décident pas de démissionner au premier pas trop audacieux. Qu’on me pardonne : je ne vénère pas les artefacts de la séduction mécanisée. Le porte-jarretelles est à la sensualité ce que le dogme est à la pensée : un carcan inutile, une mise en scène. C’est là tout le problème : le fantasme bourgeois du porte-jarretelles est un fantasme de possession. On ne désire pas un être, on désire un décor. Un effet. Un artifice dont la complexité suggère qu’une femme doit être préparée, décorée, corsetée pour mériter le regard. Nietzsche aurait ri de cette esthétique du faux. Camus l’aurait ignorée avec l’élégance du sable et du soleil. Le libertin du XVIIIe, lui, aurait préféré la chemise tombée dans l’élan d’un rire. Parce que l’érotisme authentique n’a que faire des harnachements.
Il est temps de désacraliser le porte-jarretelles. Non pas par pruderie, mais par goût du vrai. On dit qu’il est symbole de désir — mais c’est un désir qui s’habille de théâtre. J’ai aimé des corps en été, dans la lumière simple des jours. Je les ai vus marcher, rire, se mouvoir sans rien d’autre que leur peau. Cela suffisait. Cela disait tout. La beauté ne demande pas d’attaches. Elle a la clarté d’une épaule dans l’aube, la vérité d’une nuque tournée vers le large. Le porte-jarretelles appartient au monde des soirs trop longs, des miroirs trop pleins, des gestes qui imitent. Il est la mémoire d’un monde où l’on pensait devoir être autre pour être aimé.
Il surgit dans les tiroirs parfumés, entre un flacon de Guerlain oublié et des lettres qu’on ne relira plus. Un reste de promesse. Une silhouette d’idée. Le mettre, c’est déjà renoncer à l’élan. Il transforme le corps en terrain de jeu à usage externe. Il est pour quelqu’un d’autre. Je crois au désordre gracieux. À la spontanéité troublée. À ce qui naît quand on ne prévoit pas. Le porte-jarretelles est un objet sérieux. Trop sérieux. Et je me méfie de ce qui prend le désir au sérieux. Il me semble que le désir rit, court, s’efface, revient, s’égare. Il n’a pas d’élastique. Aujourd’hui, il me fait me souvenir de la jeune fille que j’étais, inquiète de ne pas plaire, soucieuse d’être à la hauteur d’un désir qui n’était même pas le sien. Le porte-jarretelles est un uniforme de parade. Il ne sert pas à aimer, mais à se faire regarder. Il est d’une époque où la femme était objet, soigneusement présenté.
Ce n’est pas que je le déteste. Non. J’ai même, un jour, cru l’aimer. Dans ma vingtaine conquérante, je m’imaginais dompteuse de regards, juchée sur mes talons, gainée d’un porte-jarretelles noir que je laissais entrevoir au détour d’un geste savamment négligé. Je croyais que cela me donnait du pouvoir. C’était une illusion soyeuse, mais une illusion tout de même. j’ai appris à aimer être nue. À aimer mon corps sans broderie, sans discipline. J’ai appris que la peau, dans sa vérité la plus simple, sait dire bien plus que les rubans. Je ne le jetterai pas. Je le garde comme on garde une vieille lettre : un souvenir d’une version de soi qu’on n’a plus besoin d’incarner. Il reste, dans ce tiroir, parmi d’autres mensonges de satin. Le problème, ce n’est pas tant l’objet. Le problème, c’est l’idée qu’un bout de tissu sophistiqué puisse transformer une femme en arme de séduction massive. Alors oui, certains diront que c’est une parure. Mais pourquoi faudrait-il tendre des jarretelles comme on tend des pièges ? Le seul moment où le porte-jarretelles devrait être autorisé, c’est dans les films d’espionnage érotiques des années 70, quand il accompagne une réplique du type « Je ne porte rien sous mon sarcasme. »
Il est le produit d’un habitus féminin façonné par des siècles de socialisation différenciée, où la femme apprend très tôt à investir dans son apparence pour accroître sa valeur symbolique sur le "marché du désir". Refuser le porte-jarretelles, ce n’est pas seulement préférer le confort. C’est résister à l’injonction douce de se rendre désirable selon les termes de l’autre. C’est refuser de jouer un rôle. En d’autres termes, c’est reprendre possession de son corps comme espace de liberté, et non comme support de représentation symbolique. Je l’ai porté, jadis. Pour voir. Pour comprendre ce que cela faisait de revêtir un désir qui ne m’appartenait pas. Je me suis sentie étrangère à ma propre peau, comme si mon corps devenait scène de théâtre, et que j’en étais l’actrice docile. Un peu comme une actrice porno intello qui aurait raté l’épreuve de philosophie. Mais je ne suis pas docile. On m’a toujours dit que c’était sexy, le porte-jarretelles. Que c’était le sommet du glamour, le grand huit du fantasme masculin. La féminité haute couture, version sous-vêtements.
À 28, je l’ai mis pour sauver des soirées sans conversation. À 30, je le portais comme un hommage cynique à mes illusions passées. Et à 35, j’ai dit : basta. Je suis sortie. Sans lingerie précieuse, sans mise en scène. Avec mes jambes nues sous un trench trop grand, et mon parfum préféré, celui qui sent la fuite et le cuir. J’ai renoncé à séduire comme on s’excuse. Je ne suis plus la geisha du fantasme. Je suis la femme libre en jean le matin, nue sans raison le soir. Je suis un baiser volé sur un trottoir. Depuis, je porte mon nom et c’est mieux ainsi. Aujourd’hui je porte l’audace libre.
Avant, je portais ce qu’on attendait de moi. Des silences polis. Aujourd’hui je le regarde comme on regarde un ancien amant qui vous a trop longtemps demandé d’être autre chose. J’ai compris qu’il est encore plus érotique d’être soi. La liberté, lorsqu’elle est nue, est la chose la plus sensuelle du monde. J’ai tenté de l’aimer comme on tente d’apprécier un roman russe en plein mois d’août. Rien à faire. Le porte-jarretelles est le smoking de l’entrejambe. Les corps trop préparés sentent le prêt-à-consommer. Il surjoue le sexe. L’érotisme n’est pas un numéro de cabaret. Le porte-jarretelles, c’est pour les soirs où l’on ne s’aime pas assez. Il est le costume du désir, mais non son cri. Aujourd’hui je suis de celle qui ne s’attache à rien. Pas même à l’idée d’être aimée. On t’apprend à croire que t’es plus bandante avec. Je veux du désir qui fout le bordel, pas qui coche les cases du catalogue. Me travestir, c’est me déserter. Le désir qui survient en paix ne veut rien d’autre que la peau dans sa vérité.